Numéro 10,
27 janvier 1997


La population amazonienne affectée par le mercure, même à de faibles niveaux de concentration


M. Jean Lebel, étudiant au doctorat en sciences de l'environnement. Cette étude a fait l'objet d'une thèse qu'il a récemment soutenue. N'apparaissent pas sur la photo: les professeurs Donna Mergler et Marc Lucotte, directrice et co-directeur de la recherche et les autres membres de l'équipe: MM. Marc Roulet, étudiant au doctorat en sciences de l'environnement et les Brésiliens Marucia Amorim, Jean-Rémy Guimaraes et le médecin Fernando Branches.

Bien qu'exposés au méthylmercure à des niveaux largement inférieurs à ceux mesurés chez les populations de Minamata et de l'Irak, les habitants de l'Amazonie présentent une altération de certaines de leurs fonctions neurologiques. C'est du moins ce que révèle une étude réalisée par une équipe de chercheurs du CINBIOSE et de l'Universidade Federal do Para, Brésil, au cours des quatre dernières années. Par cette étude, les chercheurs souhaitaient arriver à mieux comprendre la provenance du mercure dans l'environnement en Amazonie et mesurer les atteintes à la santé qui en découlent chez l'humain.

La consommation de poisson
"Dans un premier temps, explique M. Jean Lebel, étudiant au doctorat en sciences de l'environnement, nous avons cru que l'utilisation du mercure dans les activités d'orpaillage étaient la principale cause de la présence du métal dans l'environnement. Mais ce n'était pas le cas. Pas le cas non plus de la déforestation qui contribue, elle aussi, au relargage de quantités importantes de mercure dans l'environnement. Il s'agissait plutôt de la consommation de poisson." En effet, le mercure, relâché à cause de l'orpaillage et la déforestration, se transforme en méthylmercure avant d'être assimilé par les poissons. Ce méthylmercure est ensuite transféré chez l'humain au moment de la consommation du poisson.

Une étude préliminaire a d'abord permis d'explorer les liens entre l'exposition au contaminant et ses effets délétères sur certaines fonctions visuelles et motrices. Ainsi, on a mesuré les concentrations de mercure dans les cheveux et on s'est assuré de l'applicabilité d'une batterie de tests susceptibles d'évaluer certaines fonctions neurophysiologiques. Puis, l'expérience s'est poursuivie avec un plus grand nombre de participants, mais en ajoutant un examen neurologique complémentaire. Parallèlement, on a examiné la contamination de la faune halieutique et sa consommation par la communauté.

Ces travaux ont démontré que les niveaux de mercure présents dans la chair des poissons capturés sont significativement plus bas chez les espèces herbivores que chez les espèces prédatrices ou omnivores. De plus, à la période des basses eaux (mi-mai à mi-novembre), les espèces consommées par la population sont principalement herbivores. À l'opposé, durant la période des hautes eaux (mi-novembre à mi-mai), la consommation est principalement orientée vers les espèces prédadrices. Les niveaux d'exposition les plus bas sont donc rencontrés à la période des basses eaux.

Une question de santé publique
Les troubles rencontrés chez la population ont trait à la coordination, l'élocution, la surdité, la réduction du champ visuel. Selon les chercheurs, ces altérations sont une indication claire d'un déséquilibre du système nerveux, même en l'absence de maladie. "De plus, insiste M. Lebel, ce sont les personnes âgées de moins de 35 ans qui sont les plus atteintes. Or, on croit que la présence accrue du mercure dans l'environnement date d'au moins 20 ans et d'au plus 35 ans. Si tel est le cas, les résultats obtenus pourraient être la première illustration, chez l'adulte, des conséquences d'une exposition étendue sur l'ensemble d'une vie. Toutefois, il est difficile de dire si ces atteintes résultent uniquement de l'exposition foetale, ou si elles sont indicatrices de dommages cumulatifs. Enfin, conclut-il, il importe d'approfondir ces découvertes afin de prévenir l'apparition d'atteintes plus graves."