Numéro 15,
7 avril 1997


En science politique

Connaissez-vous les espaces politico-cognitifs au Canada?


Jean-Guy Prévost, co-responsable de la recherche sur les espaces politico-cognitifs au Canada. Son collègue Jean-Pierre Beaud était absent au moment de la photo.

Avez-vous déjà entendu parler des espaces politico-cognitifs au Canada? Non? Alors, il faut vous intéresser aux travaux que mènent, depuis plusieurs années, les professeurs de science politique, Jean-Guy Prévost et Jean-Pierre Beaud, grâce à des subventions du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada.

"Le but premier de nos recherches, d'expliquer le professeur Prévost, est de s'interroger sur le travail des organismes de statistiques, en particulier sur tout le processus de conception et d'élaboration de nomenclatures, de systèmes de classification. Car nous nous posons une question fondamentale: comment les statistiques deviennent-elles un instrument de gouvernement, un outil de gestion fort important des problèmes sociaux?"

Autrement dit, les deux auteurs veulent comprendre de quelle manière, de 1945 à aujourd'hui, des questions majeures pour la société canadienne se sont transformées en ce qu'ils qualifient d'"espaces politico-cognitifs"; espaces qu'ils définissent très largement comme étant "un ensemble de problèmes, d'enjeux, de débats, d'objets et concepts". Pour les fins de leur recherche, ils retiennent quatre grands espaces politico-cognitifs afin de "montrer ce que leur genèse doit au travail de mise en forme réalisé par les producteurs de statistiques":

  • le chômage (définitions des chômeurs, des taux de chômage, etc.);
  • le système des équilibres linguistiques (définitions de francophones, d'anglophones, d'allophones; les transferts linguistiques, les taux d'assimilation, etc.)
  • la politisation des questions ayant trait aux femmes:
  • la violence faite aux femmes;
  • l'inégalité salariale;
  • la mesure du travail domestique (hors-marché);
  • le processus de construction d'identité des groupes (pauvres, itinérants, homosexuels, etc.).
  • "Bref, de déclarer Jean-Guy Prévost, nous examinons des analogies qui participent toutes d'un même processus: soit l'émergence d'un objet à partir d'une définition conçue pour des fins statistiques. Viennent ensuite les enquêtes, la compilation et l'analyse des chiffres qui peuvent parfois soutenir des décisions politiques. Ces dernières menant alors à l'action, c'est-à-dire à des transformations socio-politiques."

    Ce processus, qualifié par les deux chercheurs de "durcissement statistique" et qui constitue le fondement de leur réflexion, peut se résumer ainsi: "L'activité statistique consiste à mettre ensemble des choses et des êtres, à les ranger dans des classes en fonction de conventions d'origines diverses. Cette mise en équivalence ... implique par définition un sacrifice de singularités, mais permet aussi la production de connaissances débouchant sur l'action ..."

    Résultat intéressant des recherches préliminaires que les deux professeurs de science politique ont consacré au thème des espaces politico-cognitifs est la préparation prochaine d'un ouvrage sur l'expérience statistique canadienne de 1800 à 1945.