Numéro 15,
7 avril 1997


En science politique

Les politiques budgétaires sont-elles le reflet de positions idéologiques ?


M. André Bernard, professeur au département de science politique.



Depuis trois ans, une équipe de recherche au département de science politique à l'UQAM s'interroge sur le poids relatif de l'idéologie* des partis politiques dans l'ensemble de leurs choix budgétaires.

Grâce à une subvention de 135 000 $ du Conseil de la recherche en sciences humaines du Canada (CRSH), quatre professeurs-chercheurs, André Bernard, Jacques Bourgault, Pierre Tremblay et Jacques Léveillée, avec l'aide d'étudiants de premier, deuxième et troisième cycles, ont examiné, sur une longue période, les décisions budgétaires adoptées par les gouvernements à Ottawa, Québec, Montréal et Toronto.

Une question controversée
Signalons qu'en science politique, un débat, ayant trait aux facteurs les plus importants qui influencent les choix budgétaires, oppose depuis plusieurs années deux courants de pensée. Un premier courant, précise André Bernard, un des principaux responsables de l'équipe, considère que les choix budgétaires ne peuvent que refléter l'idéologie du gouvernement, tandis qu'un deuxième estime que les décisions budgétaires sont davantage dictées par les circonstances. L'enjeu d'un tel débat, explique M. Bernard, concerne la capacité d'un parti, une fois au pouvoir, de réaliser les objectifs que ses dirigeants ont annoncés pendant la campagne électorale.

Objectifs et démarche
En ce qui concerne, par exemple, les partis au pouvoir à Ottawa, entre 1963 et 1993, la recherche visait à déterminer dans quelle mesure chaque gouvernement avait réalisé les promesses budgétaires du parti dont il était issu, et de dégager le nombre de mesures budgétaires qui, chaque année, reflétaient les promesses électorales du parti au pouvoir. Deux ensembles de données ont donc été comparées: d'une part, l'idéologie exprimée dans les promesses électorales à caractère budgétaire et, d'autre part, les décisions budgétaires telles que présentées dans les discours du budget.

Les résultats
Jusqu'à présent, l'étude a démontré, entre autres, qu'à Ottawa, au cours de la période 1963-1993:

  • une mesure budgétaire sur sept met en oeuvre une promesse électorale du parti au pouvoir;
  • le taux de promesses réalisées est plus élevé lors des premiers mandats et qu'il chute chaque fois par la suite;
  • les gouvernements minoritaires ont tendance à mettre en oeuvre une plus grande proportion de leurs promesses que les gouvernements majoritaires;
  • les Libéraux sont généralement plus sensibles aux politiques sociales et à l'identité canadienne, alors que les Conservateurs insistent davantage sur les politiques économiques et la défense.
  • En somme, concluent les chercheurs, il semblerait que les différenciations idéologiques entre les grands partis relèvent plus de la distinction que de l'opposition et le processus budgétaire apparaît relativement autonome de la production idéologique spécifique du parti au pouvoir. Bref, les promesses électorales ne dicteraient qu'en partie les décisions budgétaires. Le poids de l'idéologie du parti au pouvoir serait donc contrebalancé par une série d'autres facteurs: le caractère de chaque période envisagée; le caractère minoritaire ou majoritaire du gouvernement; le mandat d'exercice du pouvoir et l'année du mandat, etc.


  • * La plupart des spécialistes voient dans l'idéologie un ensemble d'idées ou de représentations qui offre une vision du monde et propose une façon d'agir. Ainsi, à travers les promesses électorales, chaque parti politique présente une vision du monde et tente de mobiliser les électeurs. Les auteurs de la recherche tiennent à préciser que les promesses électorales n'expriment pas toute l'idéologie d'un parti, tout comme les discours du budget ne révèlent qu'une partie des choix budgétaires.