Numéro 16,
5 mai 1997


La culture organisationnelle et les groupes de femmes


Mme Nancy Guberman, professeure-chercheure au département de travail social.

La culture organisationnelle que l'on retrouve au sein des groupes de femmes influence-t-elle la qualité des services offerts et la satisfaction au travail des employées? Voilà une des questions à laquelle une équipe de chercheures a tenté de répondre et ce, grâce au financement accordé notamment, par le Centre de formation populaire, Relais femmes et le CRSH. Les trois groupes qu'elles ont étudiés sont les suivants: un centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS), un centre de femmes et une maison d'hébergement.

À partir d'une analyse documentaire, de l'observation et d'entrevues avec les équipes de travail, les chercheures ont examiné leurs discours et leurs pratiques dans le but de faire émerger les éléments qui pourraient constituer une ou des cultures organisationnelles des groupes de femmes. L'analyse se divise en trois parties: les structures et modes de gestion, le rapport au travail et les activités d'intervention.

Les modes de gestion
Au niveau de leurs modes de gestion, aucun des groupes ne présente un modèle parfait de la démocratie participative. Par contre, plusieurs mécanismes sont mis en place pour contrer les tendances à un modèle hiérarchique et autoritaire. Le pouvoir est principalement entre les mains des équipes de travail, même si on constate une certaine cogestion avec les Conseils d'administration. Selon les auteures de l'étude, il existe dans les faits, un "partage horizontal" du pouvoir entre ces acteurs. De plus, on signale l'existence de mécanismes permettant la remise en question constante du modèle de gestion. Par contre, pour ce qui est de la place des usagères dans la gestion de l'organisme, la situation est plus équivoque. Devant les exigences et les compétences requises pour participer aux instances décisionnelles, les valeurs d'égalité et de contrôle des usagères sur leurs services sont mises un peu en veilleuse. Par ailleurs, on ne peut parler d'abus d'autorité ni d'usurpation de pouvoir.

Le rapport au travail
On a constaté que la majorité des intervenantes travaillent dans ces groupes depuis plus de six ans. En dépit du fait que leurs conditions salariales ne correspondent pas à leurs compétences et qu'elles travaillent dans un climat de précarité engendré par un sous-financement chronique de leurs groupes, elles demeurent pourtant très motivées. Le contrôle qu'elles exercent sur le processus de travail serait un facteur très important lorsqu'on parle de satisfaction au travail. Or, dans les organismes étudiés, le pouvoir décisionnel accordé aux permanentes s'exerce tant sur l'orientation et l'organisation du travail que sur la définition des conditions qui le régissent. Par ailleurs, la réalisation de soi, la créativité, la mise en valeur de ses compétences et la reconnaissance professionnelle semblent être partie intégrante de la vie organisationnelle des groupes étudiés. Par contre, la prédominance de l'équipe de permanentes sur l'ensemble des activités pose aussi des questions importantes concernant la vie démocratique, l'égalité entre les femmes et le contrôle des groupes par leurs membres.

Les activités d'intervention
Les groupes observés adoptent une approche qui vise la transformation de la société en s'appuyant à la fois sur des changements au niveau personnel et sur des changements sociaux. Mme Nancy Guberman, professeure-chercheure au département de travail social, explique que les services rendus par ces groupes ne sont pas de l'ordre du service public. Ils sont plutôt imbriqués dans un projet de transformation sociale. Les femmes ne sont pas des employées ou des usagères d'un réseau étatique ou privé, mais des travailleuses et militantes, participantes ou membres d'un organisme offrant des services tout en étant partie prenante d'un mouvement social. Aussi se préoccupe-t-on de démystifier les rapports intervenantes / femmes et de lier l'efficacité des démarches avec les rapports chaleureux. Souplesse, disponibilité, écoute active, capacité d'ajustement et respect du cheminement des femmes sont des attitudes que l'on privilégie.

Les chercheures Nancy Guberman, professeure au département de travail social, Danielle Fournier, professeure à l'Université de Montréal, Jennifer Beeman, professionnelle de recherche, Lise Gervais, intervenante au Centre de formation populaire et Jocelyne Lamoureux, professeure au département de sociologie poursuivent leurs travaux auprès d'une douzaine de groupes. Plusieurs questions suscitent leur intérêt. Par exemple, ces pratiques organisationnelles sont-elles spécifiques aux groupes féministes ? Qu' en est-il vraiment de la démocratie au sein de ces organismes?